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Outre-mer, autres droits ?

Ces derniers jours, l’Assemblée nationale a rejeté la réforme constitutionnelle sur la Nouvelle-Calédonie. Un revers politique pour le gouvernement, mais surtout le symptôme d’un malaise plus profond. Car derrière ce texte, il ne s’agissait pas seulement d’un ajustement institutionnel.

Léa Chamboncel

04 avr.

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Outre-mer, autres droits ?

Ces derniers jours, l’Assemblée nationale a rejeté la réforme constitutionnelle sur la Nouvelle-Calédonie. Un revers politique pour le gouvernement, mais surtout le symptôme d’un malaise plus profond. Car derrière ce texte, il ne s’agissait pas seulement d’un ajustement institutionnel.

Léa Chamboncel

04 avr.

Ces derniers jours, l’Assemblée nationale a rejeté la réforme constitutionnelle sur la Nouvelle-Calédonie. Un revers politique pour le gouvernement, mais surtout le symptôme d’un malaise plus profond. Car derrière ce texte, il ne s’agissait pas seulement d’un ajustement institutionnel. Il s’agissait d’un choix politique lourd : celui de modifier le corps électoral calédonien (gelé depuis les accords de Nouméa) en l’élargissant, au risque de marginaliser encore davantage les populations kanak, déjà minorisées dans leur propre territoire. 

Et en voulant avancer sans réel consensus local, le gouvernement a ravivé des tensions profondes et donné le sentiment, une fois de plus, que les territoires ultramarins pouvaient être gouvernés à distance, sans écouter celles et ceux qui y vivent.

On les appelle “outre-mer”. Un mot qui dit déjà beaucoup. Un ailleurs, un peu comme si ces territoires étaient à la fois dedans (juridiquement français) et toujours un peu en dehors (politiquement, socialement, symboliquement). Sur le papier, ces territoires sont censés faire partie de la République, mais dans les faits, ils sont souvent traités comme des marges. 

Ce décalage n’est pas nouveau. Il s’inscrit dans une histoire longue, celle d’un rapport colonial jamais totalement déconstruit. Comme le montre Françoise Vergès dans Un féminisme décolonial (2019), le colonialisme ne relève pas seulement du passé : il continue de structurer les rapports de pouvoir contemporains et les politiques publiques. Autrement dit : la domination ne disparaît pas, elle se transforme. 

Prenons l’exemple du chlordécone. Ce pesticide utilisé massivement dans les bananeraies de Guadeloupe et de Martinique entre 1972 et 1993 a contaminé durablement les sols, l’eau et les corps. Classé cancérogène probable dès 1979 par l’OMS, il a pourtant continué à être autorisé pendant des années, notamment grâce à des dérogations accordées par l’État français. Dans la population générale, le chlordécone a été détecté chez plus de 90 % des individus.

En janvier 2023, la justice française a prononcé un non-lieu dans ce dossier, estimant notamment que les faits étaient prescrits. Une décision vécue comme un déni de justice par de nombreuses associations et habitant·es. Comment ne pas y voir une forme de traitement différencié, voire de mépris institutionnel ? 

Mais le chlordécone n’est pas un cas isolé. Les territoires d’outre-mer sont régulièrement des espaces d’expérimentation politique, policière ou administrative. En Guyane, les opérations militaires contre l’orpaillage illégal s’accompagnent de dispositifs sécuritaires renforcés. À Mayotte, les politiques migratoires prennent une forme particulièrement brutale, avec des expulsions massives et des conditions de vie indignes dénoncées par de nombreuses ONG.  

Lors de la crise sanitaire du Covid-19, certains territoires ultramarins ont également été soumis à des mesures plus strictes, parfois plus longues, avec des restrictions de circulation renforcées. Là encore, la question se pose : ces territoires sont-ils protégés… ou contrôlés ?

Cette logique de “protection différenciée” traverse de nombreuses politiques publiques. Accès aux soins, infrastructures, éducation, justice : les inégalités entre l’hexagone et les outre-mer sont documentées depuis des années. Selon l’INSEE, les taux de pauvreté y sont nettement plus élevés, atteignant par exemple 53 % en Guyane et 42 % à Mayotte, contre environ 14 % dans l'hexagone. 

Et comme souvent, ces inégalités ont un visage : celui des femmes.

Dans les territoires ultramarins, les femmes sont en première ligne des violences sociales, économiques et sanitaires. Elles sont plus exposées à la précarité, aux violences sexuelles et sexistes, aux difficultés d’accès aux soins, notamment en matière de santé reproductive. En Guadeloupe et en Martinique, l’exposition au chlordécone est également suspectée d’avoir des effets sur les grossesses et la fertilité. 

Une approche féministe et intersectionnelle permet de comprendre que ces inégalités ne s’additionnent pas simplement : elles se renforcent. Être une femme, dans un territoire ultramarin, souvent racisée, parfois isolée géographiquement, c’est cumuler des formes de vulnérabilité produites par des choix politiques. 

Et pourtant, ces territoires sont aussi des lieux de résistances. Mobilisations contre le chlordécone, luttes sociales en Guadeloupe, mouvements féministes en Guyane ou à La Réunion : les habitantes et habitants ne cessent de dénoncer ces injustices et de réclamer une égalité réelle, pas seulement formelle.

Alors la question mérite d’être posée, frontalement : les outre-mer ont-ils vraiment les mêmes droits que l’hexagone ? 

Une chose est sûre, tant que ces territoires continueront d’être pensés comme des périphéries  des espaces où l’on peut tester, adapter, différer… il sera difficile de parler d’égalité. Car l’égalité ne se mesure pas seulement dans les textes. Elle se mesure dans les vies.

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