J’avais peut-être 13 ou 14 ans lorsque j’ai entendu parler pour la première de fascisme. Un soir d’été à Parme, je suis assise dans le jardin avec ma grande tante - Zia Mirella - qui me dit qu’à mon âge elle devait régulièrement se rendre dans un gymnase pour chanter des chansons à la gloire du “Duce”. Elle n’en gardait pas un très bon souvenir, elle qui n’a jamais fait preuve de beaucoup de sympathie à l’égard de ce qu’elle appelait “les ennemis de la liberté”. Un peu plus tard, lorsque je commençais à me forger une certaine conscience et culture politique, j’ai voulu lui demander “comment c’était” de vivre sous le fascisme. Elle m’avait alors répondu que “les trains étaient à l’heure, mais que beaucoup de personnes étaient profondément malheureuses”. Comprenant que je mettais le doigt sur quelque chose de douloureux, j’ai préféré ne pas insister.
A l’époque, je ne pensais pas connaître un jour le fascisme. C’était un peu comme un événement historique que l’on apprenait dans les livres au collège ou au lycée et que l’on avait laissé derrière nous. Le genre de choses qui ne pouvaient pas se reproduire, parce que maintenant “on savait”. Or, plus le temps passe et plus j’ai l’impression que l’on glisse progressivement - mais peut-être aussi durablement - vers le fascisme… Mais alors de quoi parle-t-on ? Comment définir ce terme utilisé, mais rarement expliqué ? Et puis, comment le fascisme a-t-il muté pour plus facilement prospérer dans nos sociétés contemporaines ? C’est ce que j’aimerais explorer dans cet article.
Pendant longtemps, le fascisme a été pensé comme un régime daté, circonscrit à l’Italie de Mussolini ou à l’Allemagne nazie. Une parenthèse sombre, mais refermée de l’histoire européenne. Or, les historien·nes et politistes le répètent depuis plusieurs années : le fascisme n’est pas seulement un moment historique, c’est une logique politique, capable de se transformer pour survivre. C’est ce que rappelait déjà l’historien italien Emilio Gentile en 2002, spécialiste du fascisme, pour qui celui-ci est avant tout une “religion politique” (un véritable dogme), fondée sur le culte de la nation, du chef, de la force et de l’unité prétendue du “peuple” contre ses “ennemis”.
En 2004, l’historien Robert O. Paxton a proposé une définition devenue centrale dans le débat contemporain. Dans The Anatomy of Fascism, il décrit le fascisme comme un ensemble de pratiques et de passions politiques plutôt qu’un simple programme idéologique. Paxton souligne par ailleurs que le fascisme ne s’installe jamais par un coup d’État brutal, mais par des mécanismes légaux, des alliances opportunistes et une normalisation progressive. Ça ne vous rappelle rien ?






