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Le fascisme : chronique d’une mutation contemporaine

De quoi parle-t-on lorsque l'on parle de fascisme ? Comment définir ce terme utilisé, mais rarement expliqué ? Et puis, comment le fascisme a-t-il muté pour plus facilement prospérer dans nos sociétés contemporaines ?

Léa Chamboncel

05 févr.

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Le fascisme : chronique d’une mutation contemporaine

De quoi parle-t-on lorsque l'on parle de fascisme ? Comment définir ce terme utilisé, mais rarement expliqué ? Et puis, comment le fascisme a-t-il muté pour plus facilement prospérer dans nos sociétés contemporaines ?

Léa Chamboncel

05 févr.

J’avais peut-être 13 ou 14 ans lorsque j’ai entendu parler pour la première de fascisme. Un soir d’été à Parme, je suis assise dans le jardin avec ma grande tante - Zia Mirella - qui me dit qu’à mon âge elle devait régulièrement se rendre dans un gymnase pour chanter des chansons à la gloire du “Duce”. Elle n’en gardait pas un très bon souvenir, elle qui n’a jamais fait preuve de beaucoup de sympathie à l’égard de ce qu’elle appelait “les ennemis de la liberté”. Un peu plus tard, lorsque je commençais à me forger une certaine conscience et culture politique, j’ai voulu lui demander “comment c’était” de vivre sous le fascisme. Elle m’avait alors répondu que “les trains étaient à l’heure, mais que beaucoup de personnes étaient profondément malheureuses”. Comprenant que je mettais le doigt sur quelque chose de douloureux, j’ai préféré ne pas insister. 

A l’époque, je ne pensais pas connaître un jour le fascisme. C’était un peu comme un événement historique que l’on apprenait dans les livres au collège ou au lycée et que l’on avait laissé derrière nous. Le genre de choses qui ne pouvaient pas se reproduire, parce que maintenant “on savait”. Or, plus le temps passe et plus j’ai l’impression que l’on glisse progressivement - mais peut-être aussi durablement - vers le fascisme… Mais alors de quoi parle-t-on ? Comment définir ce terme utilisé, mais rarement expliqué ? Et puis, comment le fascisme a-t-il muté pour plus facilement prospérer dans nos sociétés contemporaines ? C’est ce que j’aimerais explorer dans cet article. 

Pendant longtemps, le fascisme a été pensé comme un régime daté, circonscrit à l’Italie de Mussolini ou à l’Allemagne nazie. Une parenthèse sombre, mais refermée de l’histoire européenne. Or, les historien·nes et politistes le répètent depuis plusieurs années : le fascisme n’est pas seulement un moment historique, c’est une logique politique, capable de se transformer pour survivre. C’est ce que rappelait déjà l’historien italien Emilio Gentile en 2002, spécialiste du fascisme, pour qui celui-ci est avant tout une “religion politique” (un véritable dogme), fondée sur le culte de la nation, du chef, de la force et de l’unité prétendue du “peuple” contre ses “ennemis”. 

En 2004, l’historien Robert O. Paxton a proposé une définition devenue centrale dans le débat contemporain. Dans The Anatomy of Fascism, il décrit le fascisme comme un ensemble de pratiques et de passions politiques plutôt qu’un simple programme idéologique. Paxton souligne par ailleurs que le fascisme ne s’installe jamais par un coup d’État brutal, mais par des mécanismes légaux, des alliances opportunistes et une normalisation progressive. Ça ne vous rappelle rien ?  

Cette idée est essentielle pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui. Le fascisme contemporain ne porte plus nécessairement de chemise noire ni ne réclame ouvertement une dictature. Il se prétend démocratique. Il parle d’ordre, de protection, de bon sens. Il se nourrit de crises (économiques, sociales, écologiques) et transforme la peur en moteur politique (en ça, il se rapproche du fascisme du 20è). On assiste ainsi à l’émergence de formes que certain·es qualifient de “post-fascismes”, des régimes ou des mouvements qui héritent du fascisme historique sans en reprendre tous les symboles, mais qui en conservent les structures idéologiques. 

L’un des marqueurs les plus constants de ces mutations est la désignation d’ennemis intérieurs. Migrant·es, personnes racisées, féministes, personnes LGBTQIA+, journalistes, universitaires : toutes celles et ceux qui incarnent une société plurielle deviennent des menaces pour une identité nationale fantasmée. Cette mécanique est abondamment documentée. La philosophe Hannah Arendt rappelait déjà en 1951 que le totalitarisme commence lorsque certains groupes sont exclus du champ de l’humanité politique (Les Origines du totalitarisme). Aujourd’hui, cette exclusion passe par le langage, par le droit, par les politiques publiques.  

Un autre élément central est le rapport à la vérité. Le fascisme contemporain prospère sur la défiance envers les faits, la science, les médias, et valorise l’émotion, l’intuition, le ressentiment. 

Enfin, le fascisme contemporain entretient un rapport profondément genré au pouvoir. Il promeut un ordre patriarcal, une hiérarchie des corps et des rôles, et s’attaque frontalement aux droits des femmes et des personnes LGBTQIA+. Le recul du droit à l’avortement, la stigmatisation des personnes trans, la criminalisation des féministes… sont autant de signaux d’alerte. Ce n’est pas un hasard si les mouvements féministes et queers sont aujourd’hui en première ligne face aux dérives autoritaires dans le monde. 

Alors non, le fascisme ne revient pas exactement sous la même forme que celui qu’a connu ma grande tante. Mais ce que l’histoire nous apprend, et ce que le présent confirme, c’est que l’ordre imposé au nom de la nation se paie toujours au prix des libertés, des droits et de la dignité humaine. Et que le fascisme, lorsqu’il s’installe, ne le fait jamais en criant son nom.

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